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....."
A propos d'amours, je me souviens d'un enlévement mystérieux
qui fit grand bruit et causa un gros scandale, il y a quelques années....
toujours à Bicètre. J'extrais le réçit du
journal l'Eclair :
.....C'est conformément
à une antique tradition, que les internes de Bicètre engraissent
chaque année dans leur jardin, un porc pour les fêtes de
Noël. Plus privilégiés que leurs collègues des
hopitaux de Paris, les internes de Bicètre ont, en effet, à
leur disposition personnelle, un grand jardin et différents locaux,
notamment une serre et une truanderie. Aussi peuvent ils se livrer, en
propriétaires qu'ils sont, aux douceurs de l'horticulture et aux
joies de l'élevage. C'est ainsi qu'ils avaient élevé,
il y a quelques années, un cochon qui promettait d'étre
énorme. Après une jeunesse paresseuse, entouré de
soins jaloux, l'animal gros et dodu, faisait l'admiration de tous les
visiteurs. C'était merveille de le voir s'ébattre dans son
auge, toujours abondamment garnie.
La femme du directeur lui apportait tous les jours des carottes et des
épluchures choisies, le directeur allait lui rendre visite....
bref, ce dodu animal (je parle toujours du cochon) faisait les délices
de l'hospice. On se promettait d'en faire de délicieux boudins
et des jambonneaux incomparables....; les internes étaient enthousiasmés
de leur élève. Hélas! tous les grands bonheurs ont
leurs envieux! Les internes des hopitaux de Paris furent jalou du cochon
de Bicètre, eux qui ne pouvaient en fait de jambon.... qu'acheter
de la charcuterie vulgaire. Ils projetèrent un plan machiavélique.
.....Un soir,
vers 10 heures, on vit sept messieurs, le chef couvert de casquettes de
soie, vétus de longues blouses à dissection, prendre deux
fiacres et se diriger vers Bicètre. Ils arrivèrent à
Bicètre vers minuit, l'heure des crimes! O d'Ennery! Nos
sept internes descendirent de sapin en longeant les murs, enveloppés
d'ombre; ils escaladèrent le mur d'enceinte de l'hospice et, habitués
aux aires de la maison, se dirigèrent du coté e la truanderie.
Pauvre cochon il sommeillait du sommeil de l'innocence!
.....Avez-vous
jamais, ô lecteur, assisté au pur sommeil d'un innocent cochon?
Quels doux rèves s'agitent sous le paupière close de cet
ami de l'homme que Monselet appelait l'ange... de la charcuterie, sans
doute. Le charme qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite,
ne fit pas reculer nos internes. Le cochon fut appréhendé,
lié, ligotté en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire....
mais brusquement réveillé au milieu de réves enchanteurs,
le cochon se mit à pousser des cris lamentables!... O crime, ô
cruauté!... Les internes, pour étouffer ses cris révélateurs,
lui appliquèrent un mouchoir imbibé de chloroforme anesthésique,
dont ils s'étaient munis. Le cochon fut anesthésié...
symbolique anesthésie qui devait rappeler aux générations
futures que l'inventeur de la laparotomie et le premier hysterectomiste
fut ... un chatreur de cochon! [Je rappelle pour les lecteurs étrangers
aux merveilles de la chirurgie abdominale, que ce fut en 1588 que Jacques
Nufer, dit Gaspard Baubin, fit la première opération césarienne
sur une femme vivante qui n'était autre que sa propre femme. Ce
Nufer était chatreur de cochons!]. Le cochon de Bicètre
anesthésié ne fut pas chatré, mais enlevé.
On le transporte dans le fiacre et fouette cocher... mais les automédons
ont des soupçons; ces septs casquettes de soie, ces septs blouses,
cette forme de cadavre qu'on transporte les épouvante... Ils ne
veulent pas aller plus loin, convaincus d'un crime dont ils refusent de
se faire complice. Voilà les fiacres en détresse sur la
route déserte!
.... ."Mon
ami, nous n'avons tué personne!... Nous sommes des médecins,
des internes, tenez, voyez nos cartes!" On exhibe les cartes de l'assistance
revétues de la signature officielle... Le cocher se rassure un
peu... "Mais ce cadavre que vous avez transporté dans ma voiture!"
"C'est un cochon!" "Pas possible!" "Voyez plutot..."
on montre au cocher le cochon profondément endormi qui ronflait
sur le siège... Le cocher comprend enfin la farce et se met à
rire en continuant la route.
.....On approche
des fortifs... mais autre obstacle, on n'avait pas songé à
la douane! Comment passer un cochon? Il va falloir le déclarer....
comment? Comme cochon mort... ou comme cochon vivant?... cela va demander
du temps et des explications, ces douaniers sont chicaneurs!
.....On descend
du fiacre et, autour d'un bec de gaz, on tint conseil, que faire?
.....Apercevant
ce groupe à l'aspect lugubre, ces sept blouses, ces sept casquettes,
deux souteneurs de banlieue croient reconnaitre des leurs, méditant
un bon coup. Ils s'approchent.
....."Eh!
les zigs, s'il y a du pognon à ramasser, nous en sommes, part à
neuf!"
.....On s'expliqua,
et il fallut encore montrer le cochon toujours ronflant dans le fiacre...
et les deux escarpes, convaincus de leur méprise, s'éloignent
en riant.
.....On prend
un parti suprême - on ne déclarera pas le cochon à
l'octroi- on passera en chantant à tue-tête, car l'animal
se réveillait de temps à autre et se faisait entendre; il
fallait couvrir le bruit de ses grognements.
.....Les choses
se passèrent comme on l'avait prévu. Les jeunes médecins
entonnèrent bruyamment une chanson de circonstance, dont le refrain
était : "petit cochon de bicètre"; chanson accompagnée
de la Marseillaise de la Salle de garde du vieux Bicètre :
Dans cette asile où l'on s'embète,
Loin de Paris que je regrette
J'ai souvent et longtemps médité,
Sur la vieillesse et la caducité.
Or écoutez, ce refrain de Bicètre :
Cette leçon vous servira peut-ètre :
On n'peut pas baiser toujours,
Il faut jouir de ses roupettes
On n'peut pas baiser toujours,
Il faut jouir de ses beaux jours
Avec le temps, Vénus devient avare
Aux pauvres vieux le coup est cher et rare!
Idiots fous paralytiques,
Sont des arguments sans répliques.
Tout dépérit; le pauvre genre humain
N'a plus d'espoir que dans le carabin
.....Malheureusement,
au moment où les grilles de l'octroi étaient franchies,
le cochon se mit à pousser des cris terribles, et un des douaniers,
soupçonnant une fraude, se précipita après le fiacre.
.... .Les
employés de l'octroi entourèrent le fiacre et interrogèrent
les voyageurs qui, exhibant leurs cartes d'étudiant, déclarérent
qu'ils venaient de chercher un porc atteint de la rage pour le conduire
à l'Institut Pasteur. A ce mot de rage... tous les employés
de l'octroi se reculèrent.... et ils courent encore!
.....Tout alla
sans encombre jusqu'à la rue Gay-Lussac, mais là, sans toute
se sentant dans le voisinage de l'Ecole Normale, le cochon fut pris d'un
accés d'éloquence et se mit encore à pousser des
grognements à éveiller tous les gens du quartier. Un des
internes prit un parti énergique et s'assit sur le cochon... était-il
trop lourd, le cochon avait-il pris trop de chloroforme? le fait est qu'une
syncope s'en suivit. Le malheureux cochon ne criait plus... il était
mort!
.....Les internes
se pendirent à la sonnette d'un charcutier du voisinage, qui se
mit aussitot en devoir de confectionner des jambons, des saucissons, du
boudin, etc ... A 9 heures du matin, le sacrifice était consommé!!
.....Pauvre cochon!
Malheureux internes de Bicètre! Lugete ventriculi!
.....Mais la plaisanterie
ne s'arréta pas là!
.....Les enleveurs du cochon
poussèrent plus loin l'audace. Ils firent graver, au nom de leurs
camarades volès, des cartes d'invitation "Au cochon funèbre"
et les adressèrent à tous leurs collègues des hopitaux
pour les engager à venir à Bicètre déguster
le cochon qu'on venait de tuer à leur intention. Naturellement
les internes de Bicètre n'étaient pas prévenus. Les
télégrammes annoncèrent le décés du
cochon et les cartes d'invitation au diner "du Cochon funèbre"
furent adressées à toutes les Salles de Garde!
.....Vers sept
heures, une soixantaine d'internes arrivèrent de Paris, tout exprès
pour le banquet du cochon funèbre, avec un appétit féroce,
pour prendre part au festin... et apprenaient de leurs collègues
furieux, non seulement que le camarage de saint Antoine avait été
volé, mais qu'on n'avait préparé aucun repas.
.... .Circonstance
aggravante, à ce moment arrivait, par colis postal, un magnifique
jambon provenant de la victime, mais un jambon pour soixante et quelques
jeunes gens doués d'un appétit comme on en a à vingt
ans, ce n'était pas suffisant, et les mystifiés se mirent
dans une colère épouvantable.
.....Arrivera-t-on à
découvrir les coupables?
.....C'est ce que la suite
de cette histoire vous apprendra, ô benoist lecteur! Précipitez
vous au 13, boulevard de la Chapelle, pour obtenir la recette contre la
neurasthénie et M. Dalloz vous la remettra avec son obligeancce
ordinaire, car c'était lui qui avait eu la gracieuseté de
fournir plusieurs flacons de glycérophosphate au cochon - rien
d'étonnant qu'il fut si gras!
.............
.....Tout comme
le "Menteur" de Pierre Corneille et les romans-feuilletons de
M. Richebourg, l'histoire du cochon de Bicètre a une suite. Cette
suite à vrai dire, est peut étre une autre version historique.
On sait que les grands évenements sont racontés de différentes
façons, selon les historiens. Quelle est la vraie version? Je ne
puis le dire; en tout cas, voici la seconde :
.....L'odyssée
du cochon volé, anesthésié, puis véhiculé
à travers Paris, son sacrifice, la colère des internes de
Bicètre, ainsi dépouillé de leur cher élève,
mystifiés et affamés, vous fût, benoist lecteur, compendieusement
contée dans un des numéros de ce précieux journal...
si cette histoire vous a déplu, nous allons, comme dans la chanson
:
Nous allons la la la ..... recommencer!
mais la recommencer en vous contant l'autre version.
.....Les internes
de Bicètre, furieux en recevant de toutes parts des lettres de
condoléance, résolurent de se venger. Les voleurs ayant
fait confectionner, au nom de leurs camarades volés des cartes
d'invitation engageant toutes les Salles de garde de Paris à venir
à Bicètre déguster le cochon qu'on venait de tuer
à leur intention, on résolut de mystifier les invités.
Donc au jour convenu, quand la longue file des invités arriva,
les uns en tramway, les autres en fiacre, quelques uns en bicyclette,
ils furent conduits en cérémonie dans le jardin de l'hospice.
Là s'élevait un magnifique catafalque! Tous défilèrent
devant la chapelle ardente, entourée de cierges, devant le cercueil
vide .... "du Cochon funébre!".
.....Puis
on conduisit les invités à la salle où devait avoir
lieu le banquet. La salle était garnie d'une table, mais la table
n'était pas garnie et, au milieu d'un éclat de rire, on
apprit aux invités que le banquet n'aurait pas lieu, "en
signe de deuil!"
.....Ainsi
se serait terminé la farce du Cochon de Bicètre.
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