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La salle de garde

Le livre du centenaire de l'Internat

Paris, 1902

 

 

La Salle de garde !
 
 
..... Evoquez ce souvenir devant un ancien interne, comblé ou non des satisfactions que peut apporter une belle réussite de carrière, et vous verrez sa physionomie s'éclairer d'un sourire heureux : c'est que les belles années de sa jeunesse ont du à cette Salle de garde un charme tout particulier.
..... La Salle de garde! c'est la réunion d'esprits jeunes, ardents, sélectionnés, dans un contact suffisant pour éveiller des sympathies, jamais assez prolongé pour engendrer des souffrances.
..... C'est l'émulation sans vrai rivalité; la légitimation de toutes les ambitions, avec remises à plus tard de leurs âpres rancœurs.
..... C'est l'échange quotidien des idées les plus effervescentes dans tous les domaines, la discussion perpétuelle qui donne un si vif attrait à toute réunion de jeunes hommes instruits.
..... C'est, pour la première fois, le sentiment d'une autorité responsable (ô humaines faiblesses!), rehaussédu piment d'une opposition anodine à une administration bénévolement impuissante.
..... C'est la gaietéfolle des vingt ans, avec ses éruptions bruyantes, pas toujours de bon goût, mais souvent vraiment drôles.
..... C'est enfin l'insouciance du présent, la sécurité pour quatre ans, avec, pour issue de cette période, la porte d'or des illusions infinies sur la carrière de choix.
..... Que si quelque collègue s'avisait de trouver ce tableau trop optimiste, si quelque esprit chagrin m'objectait le contact forcé avec des voisins antipathiques, le réveil hâtif des rivalités sans grandeur, la cruauté inconsciente des majorités oppressives, je lui répondrais que sa dyspepsie influe fâcheusement sur ses souvenirs, et que de rares défaillances ne sauraient mettre une ombre persistante sur le lumineux tableau qu'est pour nous tous notre vieille Salle de garde [Les collègues que j'ai sollicités de m'envoyer leurs souvenirs sur leur période d'Internat m'ont en grand nombre adressé des notes ayant trait, pour la plupart, aux "joyeusetés" de la salle de garde; le cadre de cette publication ne permet pas d'utiliser ces matériaux par trop gaulois, mais la résultante de ces réminiscences donne bien la note que j'ai essayé d'exprimer, et bien rares sont les discordances fâcheuses.].
 
..... Une des originalités de la Salle, et non des moindres, est l'attraction qu'elle a exercée de tout temps sur les littérateurs et les artistes.
..... Ce n'est pas d'aujourd'hui que date la remarque que le médecin est fréquemment doublé d'un homme de lettres, d'un peintre, d'un sculpteur ou d'un musicien : il y aurait une histoire intéressanteà écrire des œuvres non médicales des médecins! Les éléments s'en trouvent épars dans plusieurs périodiques médicaux, et sont bien faits pour tenter un des nombreux érudits de notre profession.
..... Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le microcosme de l'Internat, jouissant d'un domicile constant (chose rare aux époques de gestation des carrières dites libérales), ait attiré tous les jeunes talents, encore incertains de leur gloire future, et prodigue de leurs élucubrations naissantes.
.....LLa camaraderie du Quartier Latin, les communautés de terroir originel, la certitude d'un repas frugal mais toujours sain (et offert de si bon cœur), ont amené autour de la table hospitalière tout ce que Paris compte d'esprits en travail, depuis l'éternel bohème, arrêtédans sa course vers la gloire, jusqu'aux plus grands noms dont puisse s'enorgueillir la France intellectuelle.
..... Aussi quels repas! Il faudrait la plume d'un chroniqueur génial pour redire les joutes épiques auxquelles ont assisté les générations successives de nos collègues : les systèmes philosophiques les plus abstraits, les querelles d'écoles les plus acharnées, les problèmes politiques et économiques les plus brûlants, les paradoxes les plus échevelés, rien n'a agité et passionné les hommes de ce siècle, qui n'ait été exposé, argumenté, poussé à l'extrême dans la salle de garde.
..... Ce qui donnait un charme particulier à ces généreuses dépenses cérébrales, c'était la sensation, bien rare aujourd'hui, que l'esprit jaillissait en pure perte, sans arrière pensée de reportage ni de cabotinage profitable; ces jeunes hommes littérateurs, avocats, artistes, dépensaient sans compter, heureux seulement d'avoir un auditoire capable de les comprendre, et curieux de se familiariser avec des méthodes de raisonnement et des notions scientifiques qui n'ont pas été sans influencer certainement leur mentalité ultérieure.
..... Et puis, comme sied à cette époque de la vie, et dans notre gai pays de France, tout se terminait par des chansons bachiques, où étaient congrument célébrées les joies tangibles de la jeunesse!
..... On dit même (c'est la légende), que, parfois, bravant les foudres administratives, Mimi Pinson n'a pas craint de venir consoler l'interne de garde, et qu'on l'a vue coiffée de la calotte insigne, lançant au dessert son refrain gaillard!
..... Un degré d'excitation de plus, et se perpétraient les farces presque toujours anodines, parfois inconsciemmenténormes, qui ont fait la joie et l'orgueil de nos générations successives, en même temps que la désolation des directeurs affolés.
 
..... Cependant de ses hôtes brillants l'Internat devait garder plus que des souvenirs traditionnels : rapins et carabins ont toujours fait bon ménage, et les murs des salles de garde sont là pour en témoigner. La plus célèbre, sous ce rapport, est la Salle de garde de la Charité.
..... La pièce qui primitivement servait de salle à manger aux Internes en médecine de la Charité, est à elle seule un véritable musée, et pour conserver les œuvres qui en ornent les murs, on en a fait dès 1863 le cabinet affecté aux chefs de service.
..... La plupart des peintres qui ont signé les panneaux, dont quelqu'uns sont de véritables petits chefs-d'œuvre, appartiennent à l'école de 1850 à 1870 : voûtée, avec des arcs saillants, cette petite salle n'a pas un pouce de ses parois qui ne soit couvert de peinture.
..... Il y a là des paysages, des scènes satiriques représentant les internes et les maîtres de l'époque, et de jolis tableaux de genre. Le tout est entouré de médaillons qui sont les portraits des internes alors en exercice à la Charité, des médecins et des chirurgiens chef de service, des directeurs et des artistes eux-mêmes qui ont décoré la salle.
..... Il faut mettre hors de pair une grisaille de Hamon représentant la Foi, l'Espérance et la Charité : cette composition occupe un panneau de la porte, et a été maintes fois reproduite.

..... Deux compositions charmantes de Stéphane Baron, bien connues aussi, représentent l'une les amours malades venant frapper à la porte de Mercure et montrant le poing aux femmes auteurs de leurs mésaventures; l'autre les amours guéris, sortant pimpants de l'hôpital, et dirigeant de nouveau leurs flèches sur les mêmes femmes dont ils ont oublié les méfaits.

..... Trois grandes toiles signées Feyen-Perrin, Gustave Doré et Gillon représentent une allégorie de Velpeau, une d'Esculape et Bouillaud pratiquant la saignée.

Droz a peint les Apothicaires

Nazon, un Couchant de soleil

Harpignies, Flahaut, Gassies, Achard, des paysages

Fauvel, le Médecin de campagne

Français, une Herborisation

Vernier, le Maillot crevé

Foullongue, une Femme poursuivie par l'Amour

.....VoVoici la liste des personnages dont les médaillons forment encadrement [Nous empruntons cette liste au très interessant travail de M. Gillet, directeur de la Charité "L'hopital de la Charité", Montévrain, 1900.].

Stéphane Baron

Roger

Gillet,

Couty