- La Salle de garde !
-
-
- .....
Evoquez ce souvenir devant un
ancien interne, comblé ou non des satisfactions
que peut apporter une belle réussite de
carrière, et vous verrez sa physionomie
s'éclairer d'un sourire heureux : c'est que les
belles années de sa jeunesse ont du à cette
Salle de garde un charme tout particulier.
- .....
La Salle de garde! c'est la
réunion d'esprits jeunes, ardents,
sélectionnés, dans un contact suffisant
pour éveiller des sympathies, jamais assez
prolongé pour engendrer des
souffrances.
- .....
C'est l'émulation sans vrai
rivalité; la légitimation de toutes les
ambitions, avec remises à plus tard de leurs
âpres rancurs.
- .....
C'est l'échange quotidien
des idées les plus effervescentes dans tous les
domaines, la discussion perpétuelle qui donne un
si vif attrait à toute réunion de jeunes
hommes instruits.
- .....
C'est, pour la première
fois, le sentiment d'une autorité responsable
(ô humaines faiblesses!), rehaussédu piment
d'une opposition anodine à une administration
bénévolement impuissante.
- .....
C'est la gaietéfolle des
vingt ans, avec ses éruptions bruyantes, pas
toujours de bon goût, mais souvent vraiment
drôles.
- .....
C'est enfin l'insouciance du
présent, la sécurité pour quatre
ans, avec, pour issue de cette période, la porte
d'or des illusions infinies sur la carrière de
choix.
- .....
Que si quelque collègue
s'avisait de trouver ce tableau trop optimiste, si
quelque esprit chagrin m'objectait le contact
forcé avec des voisins antipathiques, le
réveil hâtif des rivalités sans
grandeur, la cruauté inconsciente des
majorités oppressives, je lui répondrais
que sa dyspepsie influe fâcheusement sur ses
souvenirs, et que de rares défaillances ne
sauraient mettre une ombre persistante sur le lumineux
tableau qu'est pour nous tous notre vieille Salle de
garde [Les collègues que j'ai
sollicités de m'envoyer leurs souvenirs sur leur
période d'Internat m'ont en grand nombre
adressé des notes ayant trait, pour la plupart,
aux "joyeusetés" de la salle de garde; le cadre de
cette publication ne permet pas d'utiliser ces
matériaux par trop gaulois, mais la
résultante de ces réminiscences donne bien
la note que j'ai essayé d'exprimer, et bien rares
sont les discordances
fâcheuses.].
-
- .....
Une des originalités de la
Salle, et non des moindres, est l'attraction qu'elle a
exercée de tout temps sur les littérateurs
et les artistes.
- .....
Ce n'est pas d'aujourd'hui que
date la remarque que le médecin est
fréquemment doublé d'un homme de lettres,
d'un peintre, d'un sculpteur ou d'un musicien : il y
aurait une histoire intéressanteà
écrire des uvres non médicales des
médecins! Les éléments s'en trouvent
épars dans plusieurs périodiques
médicaux, et sont bien faits pour tenter un des
nombreux érudits de notre profession.
- .....
Il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que le microcosme de
l'Internat, jouissant d'un domicile constant (chose rare
aux époques de gestation des carrières
dites libérales), ait attiré tous les
jeunes talents, encore incertains de leur gloire future,
et prodigue de leurs élucubrations
naissantes.
- .....LLa
camaraderie du Quartier Latin, les communautés de
terroir originel, la certitude d'un repas frugal mais
toujours sain (et offert de si bon cur), ont
amené autour de la table hospitalière tout
ce que Paris compte d'esprits en travail, depuis
l'éternel bohème, arrêtédans
sa course vers la gloire, jusqu'aux plus grands noms dont
puisse s'enorgueillir la France
intellectuelle.
- .....
Aussi quels repas!
Il faudrait la plume d'un chroniqueur génial pour
redire les joutes épiques auxquelles ont
assisté les générations successives
de nos collègues : les systèmes
philosophiques les plus abstraits, les querelles
d'écoles les plus acharnées, les
problèmes politiques et économiques les
plus brûlants, les paradoxes les plus
échevelés, rien n'a agité et
passionné les hommes de ce siècle, qui
n'ait été exposé, argumenté,
poussé à l'extrême dans la salle de
garde.
- .....
Ce qui donnait un
charme particulier à ces généreuses
dépenses cérébrales, c'était
la sensation, bien rare aujourd'hui, que l'esprit
jaillissait en pure perte, sans arrière
pensée de reportage ni de cabotinage profitable;
ces jeunes hommes littérateurs, avocats, artistes,
dépensaient sans compter, heureux seulement
d'avoir un auditoire capable de les comprendre, et
curieux de se familiariser avec des méthodes de
raisonnement et des notions scientifiques qui n'ont pas
été sans influencer certainement leur
mentalité ultérieure.
- .....
Et puis, comme
sied à cette époque de la vie, et dans
notre gai pays de France, tout se terminait par des
chansons bachiques, où étaient congrument
célébrées les joies tangibles de la
jeunesse!
- .....
On dit même
(c'est la légende), que, parfois, bravant les
foudres administratives, Mimi Pinson n'a pas craint de
venir consoler l'interne de garde, et qu'on l'a vue
coiffée de la calotte insigne, lançant au
dessert son refrain gaillard!
- .....
Un degré
d'excitation de plus, et se perpétraient les
farces presque toujours anodines, parfois
inconsciemmenténormes, qui ont fait la joie et
l'orgueil de nos générations successives,
en même temps que la désolation des
directeurs affolés.
-
- .....
Cependant de ses
hôtes brillants l'Internat devait garder plus que
des souvenirs traditionnels : rapins et carabins ont
toujours fait bon ménage, et les murs des salles
de garde sont là pour en témoigner. La plus
célèbre, sous ce rapport, est la Salle de
garde de la Charité.
- .....
La pièce
qui primitivement servait de salle à manger aux
Internes en médecine de la Charité, est
à elle seule un véritable musée, et
pour conserver les uvres qui en ornent les murs, on
en a fait dès 1863 le cabinet affecté aux
chefs de service.
- .....
La plupart des
peintres qui ont signé les panneaux, dont
quelqu'uns sont de véritables petits
chefs-d'uvre, appartiennent à l'école
de 1850 à 1870 : voûtée, avec des
arcs saillants, cette petite salle n'a pas un pouce de
ses parois qui ne soit couvert de peinture.
- .....
Il y a là
des paysages, des scènes satiriques
représentant les internes et les maîtres de
l'époque, et de jolis tableaux de genre. Le tout
est entouré de médaillons qui sont les
portraits des internes alors en exercice à la
Charité, des médecins et des chirurgiens
chef de service, des directeurs et des artistes
eux-mêmes qui ont décoré la
salle.
- .....
Il faut mettre
hors de pair une grisaille de Hamon représentant
la Foi, l'Espérance et la Charité : cette
composition occupe un panneau de la porte, et a
été maintes fois reproduite.
.....
Deux compositions
charmantes de Stéphane Baron, bien connues aussi,
représentent l'une les amours malades venant frapper
à la porte de Mercure et montrant le poing aux femmes
auteurs de leurs mésaventures; l'autre les amours
guéris, sortant pimpants de l'hôpital, et
dirigeant de nouveau leurs flèches sur les
mêmes femmes dont ils ont oublié les
méfaits.
.....
Trois grandes toiles
signées Feyen-Perrin, Gustave Doré et Gillon
représentent une allégorie de Velpeau, une
d'Esculape et Bouillaud pratiquant la
saignée.
Droz a peint les
Apothicaires
Nazon, un Couchant de
soleil
Harpignies, Flahaut,
Gassies, Achard, des paysages
Fauvel, le
Médecin de campagne
Français, une
Herborisation
Vernier, le Maillot
crevé
Foullongue, une Femme
poursuivie par l'Amour
.....VoVoici
la liste des personnages dont les médaillons forment
encadrement [Nous empruntons cette liste au très
interessant travail de M. Gillet, directeur de la
Charité "L'hopital de la Charité",
Montévrain, 1900.].
|
Stéphane Baron |
Roger
Gillet,
Couty |
|
|
|